Alain-Fournier
Ce roman est comme un rêve.
On sait qu'on y était. On sait que c'était beau. Mais quelque chose dans la texture même de ce qu'on a vécu résiste au réveil, aux mots, et à tout effort de le ressaisir.
Alain-Fournier n'a écrit qu'un seul roman. Il mourra en 1914, à vingt-sept ans, dans les premiers jours de la guerre, sans savoir que ce livre unique allait traverser un siècle entier sans vieillir. Peut-être parce qu'il n'a pas eu le temps d'apprendre à écrire autrement qu'avec ses tripes. Peut-être parce que ce roman n'est pas une histoire inventée mais une blessure mise en forme, celle d'un homme qui a aperçu, une fois, quelque chose d'absolument beau, et qui n'a plus jamais réussi à s'en remettre.
L'histoire commence dans une école de campagne, en Sologne, à la fin du dix-neuvième siècle. François Seurel, fils du directeur, voit arriver un jour un grand garçon de dix-sept ans, Augustin Meaulnes. Quelque chose dans ce garçon capte immédiatement la lumière.
Et puis Meaulnes disparaît quelques jours. Il revient différent, habité par quelque chose qu'il ne sait pas tout à fait nommer. Il a trouvé, au cours d'une errance dans la campagne hivernale, un domaine mystérieux. Une fête étrange, des enfants en costume, des bougies, de la musique venue de nulle part. Et une jeune fille, Yvonne de Galais, aperçue une fois, dans cette lumière irréelle, et aussitôt perdue.
Le reste du roman est la quête de cet instant. Meaulnes cherche à retrouver ce domaine avec la certitude que c'était réel et avec la même angoisse que ça ne l'était peut-être pas. Comme dans un rêve.
Et Alain-Fournier, avec lui, pose la question qui hante le livre de la première à la dernière page : que fait-on quand on a touché, une seule fois dans sa vie, quelque chose qui ressemblait à la perfection ? Est-ce qu'on cherche à le retrouver au risque de tout détruire ? Ou est-ce qu'on apprend à vivre avec cette absence au centre de soi ?
Ce que le roman dit, doucement, impitoyablement, c'est que le domaine mystérieux n'existe peut-être que parce qu'on ne peut pas y rester. Que la beauté de cet instant tenait précisément à sa fuite. Que Meaulnes, en cherchant à le retrouver, finit par briser exactement ce qu'il aimait. Il y a dans ce livre une leçon cruelle sur le désir, sur cette façon qu'il a de se nourrir de l'inaccessible et de dépérir dès qu'on lui donne ce qu'il réclamait.
François Seurel, lui, est le témoin, le narrateur sage, doux, un peu en retrait, qui aime Meaulnes plus intensément que lui-même et qui pressent qu'il en paiera le prix. C'est sa voix qui donne au roman sa couleur particulière, une sorte de mélancolie sans amertume, de tendresse pour ce qui est perdu.
Alain-Fournier n'a malheureusement pas eu le temps de répondre à toutes ces questions. C'est peut-être pour ça qu'on continue de lire son livre.
Tham khảo
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